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25 janvier 2008
LE RACHAT DU STUDIO ECLAIR : UNE OPÉRATION LOURDE
DE CONSÉQUENCES POUR L’INDUSTRIE CINÉMATOGRAPHIQUE
FRANCAISE
Le marché français de la postproduction cinématographique
est en train de vivre un bouleversement sans précédent
: un monopole des industries techniques vient de voir le
jour. L’objectif de cette opération est, selon
Tarak Ben Ammar, son instigateur, « de tenir tête
aux groupes américains en adoptant la même stratégie
dans la distribution de films ». Cependant, cet élément
de concentration inquiète le monde du cinéma
dans toutes ses composantes et, également Christine
Albanel, Ministre de la Culture et de la Communication, qui
a fait savoir qu’elle s’entretiendrait prochainement
avec le producteur et homme d’affaires franco-tunisien
sur les conséquences d’une telle opération.
Le fait d’actualité en cause est le rachat
des historiques laboratoires de développement de films,
Eclair, par Quinta Communications, la société de
Tarak Ben Ammar. Celle-ci a acheté à Orkos
Capital (BNP) les 49% qui lui manquaient du Studio Eclair.
Après avoir acquis et renfloué LTC, l’autre
laboratoire français, Quinta Communications devient
donc l’unique acteur des industries techniques françaises.
Pour les experts, cette concentration du secteur était
inévitable au vu de la mondialisation du marché et
des difficultés financières auxquelles la filière
doit faire face puisqu’elle paie directement le prix
de l’échec des films (environ 30 millions d’euros
d’impayés au cours des six dernières
années).
Avec ce rachat en toile de fond, Tarak Ben Ammar vise la
création d’un réseau paneuropéen
de distribution consacré au cinéma indépendant
américain lui permettant de contrer les majors américaines
présentes à hauteur de 70% sur le marché de
la distribution de films en Europe.
Détenant 15% du groupe Alliance, un des poids lourds
de la distribution de films indépendants américains
notamment au Canada et en Europe de l’Ouest, il a également
acquis 75% de Eagle Pictures, le premier distributeur indépendant
italien. À noter qu’Alliance est aussi représenté en
Grande-Bretagne avec la société Momentum, et
en Espagne avec la société Aurum. Dès
lors, on retrouve Quinta Communications dans six pays dont
cinq européens.
Pour l’homme d’affaire franco-tunisien, la distribution
paneuropéenne est bénéfique aux producteurs
dans la mesure où il est aujourd’hui, d’une
part, stratégique de faire les plus larges sorties
possible compte tenu du piratage sur Internet et, d’autre
part, nécessaire de mutualiser les frais de sortie
et les risques des films sur les différents territoires.
Cette concentration permettrait d’obtenir la totalité des
mandats de distribution sur tous les supports.
Cependant, les producteurs, distributeurs et cinéastes
ne sont pas convaincus des bienfaits d’un tel monopole.
Et trois organisations françaises d'auteurs, réalisateurs
et producteurs de cinéma, l'ARP, la SACD et la SRF
ont fait connaître leurs inquiétudes vis-à-vis
des éventuelles conséquences sociales de l’opération.
En effet, avant cette opération, Eclair et LTC se
livraient une concurrence rude profitant aux producteurs
(ceux qui paient la pellicule) et aux distributeurs (ceux
qui paient le tirage de copies). Les négociations
se faisaient par « volants d’affaires »,
c’est-à-dire qu’un laboratoire acceptait
de prendre en charge pour pas cher un petit film ou un court-métrage
et en échange son client lui promettait plusieurs
contrats sur des œuvres à venir. Le problème
qui risque de se poser à présent c’est
toute la latitude dont va bénéficier Quinta
pour gonfler ses prix. Concrètement, les distributeurs
commandant moins de cinquante copies d’un film risquent
de ne pas pouvoir obtenir de tarifs accessibles, d’autant
que, tous les ans, près de la moitié des deux
cents films français sortent avec moins de cinquante
copies !
Par ailleurs, la crainte d’une extension du monopole à d’autres
filières se fait sentir. Quinta Communication est
en effet présent dans d’autres domaines de la
postproduction (Duran Duboi, Scanlab, DataCiné, Ciné-Stéréo,
Acousti). Il est donc redouté que la société exerce
des pressions sur ses clients afin qu’ils lui confient
en prime l’étalonnage, le mixage et les effets
spéciaux.
Pour aller encore plus loin dans les prévisions, c’est
le système d’aides publiques qui pourrait être
menacé. Aujourd’hui, les subventions de l’Etat
sont accordées à la condition que producteurs
et distributeurs se tournent vers des prestataires de services
français, mais la difficulté réside
dans cette supposition formulée par Michel Gomez,
représentant de l’ARP, société civile
des auteurs - réalisateurs - producteurs: « Une
subvention qui contribue à entretenir un monopole
risque d’être rapidement remise en cause ».
Face à ces attaques, Tarak Ben Ammar se défend
d’être un amoureux du cinéma et non un
homme d’affaires véreux, ce que son parcours
confirme dans un sens. Une fois diplômé en économie
internationale, il crée une société de
production en Tunisie, Carthago Films. Après avoir
assumé différents postes sur des productions étrangères
(assistant, régisseur, comptable etc), il décide
de monter une société de prestations de services
destinées aux productions étrangères,
et fonde ainsi les premiers studios d’Afrique du Nord.
Proche d’hommes influents comme Silvio Berlusconi,
Rupert Murdoch ou encore Leo Kirsh, Tarak Ben Ammar a toujours
fait primer son amour pour le septième art et a su
se démarquer en 2004 en distribuant sur le territoire
français « La Passion du Christ » de Mel
Gibson.
Concernant son dernier investissement, il affirme : « J'ai
racheté des laboratoires qui étaient au bord
du dépôt de bilan, j'ai investi 50 millions
d'euros sur cinq ans pour les renflouer et les préparer
au numérique et j'ai sauvegardé l'emploi ».
Et d’ajouter que ce rapprochement permettra à des
entreprises « bénéficiaires pour la première
fois cette année », de mieux négocier
avec leur fournisseur, l'Américain Kodak, le prix
de la pellicule qui représente « 50% de leurs
coûts ».
Il convient de préciser que sa société,
Quinta Communication, est un groupe français d’industries
techniques audiovisuelles pour le cinéma et la télévision,
spécialisé dans le traitement de l’image
et du son. Ses activités sont tournées vers
la plupart des domaines du secteur, c’est-à-dire,
la coproduction, la distribution en France, l’exportation,
la production déléguée, la production
internationale, les prestations techniques en France et en
Tunisie et la télévision en Italie (sa holding
Holland possède un bouquet de chaînes TV numériques).
Tarak Ben Ammar est donc un touche-à-tout dans le
milieu du cinéma. D’ailleurs, en 1984, il se
voit décoré de la Légion d’Honneur
par le Président François Mitterrand, en reconnaissance
pour sa contribution au cinéma.
Même si les intentions de Tarak Ben Ammar paraissent
louables, une question reste en suspend. Il se trouve que
Quinta Communication a pour actionnaire minoritaire Technicolor,
et que la France demeure le seul pays à échapper à l’hégémonie
mondiale du numéro un des laboratoires cinéma,
lui-même filiale de Thomson.
On s’attend donc à ce qu’un jour ou l’autre
Technicolor s’intéresse au marché français.
Quelle sera alors la position de notre amoureux du cinéma
: la préservation du marché cinématographique
européen ou la primeur des intérêts économiques
?
En attendant les réponses que nous réserve
un futur proche, Madame Christine Albanel, s’est dit « émue » par
une telle opération qui, a-t-elle précisé,
a été notifiée à la Direction
générale de la concurrence, de la consommation
et de la répression des fraudes sur l'ensemble de
la filière du cinéma et de la production audiovisuelle.
Source :
- « Tarak Ben Ammar se renforce dans le cinéma »,
Le Figaro du 18 décembre 2007.
- « Tarak Ben Ammar rachète les Studios Eclair »,
Télé Satellite du 20 décembre 2007.
- « Success Story :Tarak Ben Ammar », www.business-tunis.blogspirit.com.
- Communiqué, www.culture.gouv.fr.
- « Un problème de pellicules », Télérama,
semaine du 19 au 25 janvier 2008.
Marion
PAZZONI
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