Chroniques

Mercredi 7 juin 2006
LA FETE DU TOUT-CINEMA
Les deux préoccupations essentielles
(économique avec le tourisme et politique avec le prestige
national) ont présidé aux origines du Festival
de Cannes vont imprimer leur marque et en faire une grande
fête internationale, ponctuée de feux d’artifices,
de consécration aux étoiles, de croisière
de luxe pour VIP et beautiful people. Pour beaucoup de célébrités
et autres stars, les films ne sont que l’alibi de ces
rencontres mondaines. L’évolution du Festival
pourrait être racontée comme une grande fête
touristique qui se défend d’une excuse cinématographique
mais qui est aussi devenu la grand-messe du cinéma
mondial…
DES MONDANITES DE LUXE ET DE DENTELLE
Aux premières années, le Festival a des airs
de défilé de chars mais en dentelle, on s’y
bat, mais ce sont des batailles de fleurs, les vedettes sont
défilées sur des chars décorés
de fleurs. On y livre aussi des batailles de luxe, de festivités,
de banquets, de bals et de réception en tous genres.
Le monde cinématographique italien (cinéastes,
stars) ont toujours attiré l’attention populaire
du public et des jurys successifs, et ce depuis le premier
Festival qui eut lieu en 1946. L’hôtel Martinez
fait figure dès lors de quartier général
(aujourd’hui fief de Canal+) et les fêtes qu’il
a abritées ont systématiquement fait la couverture
des magazines à scandales. Celle qui remporte la palme
(d’or évidemment !) c’est naturellement
la « Nuit romaine » avec sa fontaine de Chianti
et ses avalanches de spaghetti.
Mondanités de luxe, avec l’évènement
en 1949 des 350 bouteilles de champagne de la réception
italienne, en 1952, l’arrivée tardive à
la réception italienne d’une paëlla cuisinée
à Madrid dont l’avion chargé du transport
a été détourné par une tempête
et, en 1959, les 50 000 verres cassés à la réception
du film Jamais le dimanche
De dentelles toujours, lorsque le journaliste de Match, Pierre
Galante, avant d’épouser Olivia de Havilland,
emmène Grâce Kelly à Monte-Carlo, où
elle épousera, douze mois plus tard (1956), le prince
Rainier. Ou lorsque la starlette Simone Silva fait scandale
avec Robert Mitchum et provoque aux Etats-Unis une croisade
visant à interdire Mitchum à Hollywood et le
cinéma américain à Cannes.
Mais pendant la fête, le cinéma continue. Les
critiques et les journalistes, qui formaient aux origines
du Festival, une cohorte marginale dont on se souciait peu,
prend de plus en plus d’importance et découvrent
maintenant aux premières loges le nouveau visage du
cinéma mondial : Orson Welles qui n’est encore
qu’acteur dans Le Troisième Homme qui
est sa première apparition à Cannes mais qui
remportera sa Palme d’or avec le premier film qu’il
présente, Othello, en 1952. Parmi les cinéastes
américains découverts ou redécouverts,
on retrouve, Kazan (Viva Zapata !, A l’est
d’Eden), Zinnemann (Acte de violence, Tant
qu’il y aura des hommes), Wyler (Detective
Story, La Loi du seigneur), Minnelli, Wise,
Mankiewicz, Hitchcock, Preston Sturges deviennent les plus
populaires.
Les sélections françaises font apparaître
les films de René Clément, de Jacques Becker
(Antoine et Antoinette, primé mais Rendez-vous
de juillet passe inaperçu) et d’André
Cayatte (récompensé pour Nous sommes tous
des assassins et Avant le déluge).
Des noms s’inscrivent dans les mémoires universelles
: Fellini (Les Nuits de Cabiria), Bergman (Sourires
d’une nuit d’été, Au seuil
de la vie, Le Septième Sceau), Wajda
(Kanal), Satyajit Ray (Pather Panchali,
La Pierre philisophale), Antonioni (Mensonges
amoureux), Malle (Le Monde du silence), Kurosawa
(Si les oiseaux savaient).
La controverse de 1957 sur la définition du «
film de Festival » est accompagnée du tumulte
et la passion déclenchée par L’Avventura,
en 1960, film de Michelangelo Antonioni. La projection du
matin divise les journalistes et critiques entre partisans
fanatiques et détracteurs sceptiques. La soirée
officielle organisée en l’honneur du film est
sifflée, puis un public déconcerté par
des innovations techniques qui annoncent le cinéma
moderne.
PIERRE VIOT, GILLES JACOB, FRANCOIS
ERLENBACH : UNE NOUVELLE EQUIPE POUR UN NOUVEAU FESTIVAL
De 1972 à 1978, Robert Favre Le Bret, devenu président
travaille en collaboration avec un délégué
général Maurice Bessy, grande figure du journalisme
cinématographique depuis les années trente.
Il va être le fondateur des sections spécialisées
hors compétition officielle (Les Yeux fertiles, Passé
composé, L’Air du temps) qui viennent diversifier
la programmation de Cannes et répondent à l’éclatement
de la production. Maurice Bessy s’adjoint un jeune critique
familier des courants modernes, Gilles Jacob, qui le remplacera
en 1978. En 1980, Michel Bonnet est nommé secrétaire
général, mais malade, il mourra peu de temps
après, et sera remplacé par François
Erlenbach. En 1984, après trente ans de présidence
la cède à Pierre Viot, magistrat à la
Cour des Comptes, grand commis de l’Etat qui a eu, entre
autres charges, celle du directeur du Centre national du Cinéma,
dont il connaît tous les mécanismes.
Entre temps, le Palais de la Croisette est devenu trop petit,
et, en 1983, le Festival se voit offrir le Palais des Congrès.
Le bon vieux palais est abandonné, chargé de
glorieux souvenirs pour rejoindre l’énorme maison
de béton, dont le système de circulation à
l’intérieur est compliqué et des balcons
tout en hauteur vertigineuse, bref peu adapté au cinéma.
André Antoine, lui-même, qui organise toutes
les projections cannoises depuis trente-sept ans part en claquant
la porte. Il reviendra et tout le petit monde cinématographique
devra se faire à cet édifice dépourvu
de séduction mais qui va s’adapter, néanmoins,
aux nouvelles activités du Festival qui se sont multipliées
(la section Un certain regard est une sorte de seconde entrée
avec un tapis bleu) c’est le passage de l’artisanat
au professionnalisme.
Le Festival de Cannes a aujourd’hui un nouveau visage,
le monde du cinéma s’interroge inlassablement
sur le fait de savoir si le Festival a perdu son âme,
évoquant avec craintes et nostalgies, le bon temps
d’un Festival champagne avec ses grands films classiques
et ses batailles de fleurs. Aujourd’hui, la foule se
presse avec ses cartes magnétiques et ses accréditations
infalsifiables, vers ces projection multipliées à
l’infini tôt le matin ou tard le soir, symbole
d’un cinéma éclaté qui fait ressortir
sans cesse de nouveaux noms ou de nouveaux genres. Ce monde
de bruit et de fureur transmute la perception de la sensibilité
humaine comme en témoigne La Leçon de piano,
Adieu ma concubine, Pulp Fiction, Underground,
Secrets et mensonges, précieux films témoins.
Au fait, n’appelle-t-on pas cela une manifestation marquée
par la modernité ?
Un domaine comme le cinéma n’a que du vent à
vendre (images, mythes, histoires…) est bien plus dépendant
de la communication qu’un autre secteur, tout comme
le Festival de Cannes. La télévision a envahi
le tout-Cannes : les halls des hôtels, les restaurants,
les plages privées des restaurants de plages et les
ponts des bateaux alignés dans le port. Un grand nombre
d’heures de programmes sont diffusées à
partir de Cannes, Patrick Poivre d’Arvor y installe
son 20H, le Grand Journal de Michel Denisot est diffusé
en direct de la plage du Martinez.
Ce besoin de promotion télévisuelle du Festival
pose un sérieux problème d’interpénétration
du cinéma et de la télévision : il était
logique que la télévision s’intéresse
au Festival étant donné qu’il est un show
continuel et permanent de célébrités
aux terrasses des grands hôtels ou dans la rue. La télévision
est tellement présente que les caméras filment
toutes les entrées et va et viens des personnes célèbres,
Cannes fait figure d’énorme studio de télévision
à échelle réelle. La montée des
marches, la cérémonie d’ouverture ou la
proclamation du palmarès introduit les hommes, les
procédés et le style de la télévision
qui font du Festival une émission de variétés.
D’ailleurs en 1987, le 40ième anniversaire du
Festival est plus fêté que les films sélectionnés.
De même, le délire médiatique provoqué
par la venue de Madonna pour la présentation du film
In Bed with Madonna. Des mesures sont prises, un
nouveau partenaire est choisi (Canal Plus) est choisi pour
les retransmissions d’évènements dont
le Festival garde le contrôle. La devise étant
que le Festival n’est rien d’autre que la célébration
du cinéma, dont le cinéma est la seule vedette.
SMOKING OR NOT SMOKING ?
« Smoking-No Smoking » c’est par ce jeu
de mot dans le titre du film d’Alain Resnais qui résume
en un titre le débat qui anime le Festival cannois
depuis près de cinquante ans. Au commencement était
le smoking. La tradition des Casinos de Cannes exigeait une
tenue de soirée, cette tradition s’est exportée
jusqu’au Palais de la Croisette, ambiance glamour et
élégante des mondanités qui y règne.
La tradition est contestée par les célébrités
et les snobs d’abords, rebelles par nature à
toute règle. Pablo Picasso en sera le représentant.
Lorsque Pablo Picasso annonce en 1953 qu’il viendra
à Cannes pour la projection du Salaire de la peur,
mais qu’il n’entend pas porter l’uniforme
de rigueur, Robert Favre Le Bret et Jean Cocteau, président
du jury, lui envoient deux journalistes en ambassade. Il est
convenu qu’il sera le bienvenu en « tenue d’artiste
», c’est sa célébrité qui
lui sert de nœud papillon. En mai 1981, la montée
des marches du palais des festivals de Jack Lang en cravate
et chemise rose fait figure de manifeste politique. Une seconde
catégorie de réticent se révèle
beaucoup plus teigneuse, c’est celle pour laquelle Cannes
est synonyme de plage, de soleil, de vacances. En 1949, le
nouveau maire M. Antoni, prend la tête de ce combat
stylistique souhaitant que ses touristes « soient à
l’aise dans la ville la plus déshabillée
du monde ». La révolte se prolonge renforcée
par une longue guerre des cravates et nœuds papillon.
Aujourd’hui tout le monde accepte le respect de la tradition
(avec plus ou moins de mal n’est pas B… ?) mais
n’est plus remise en question. Il existe deux types
de fêtes à Cannes : les fêtes fixes et
les fêtes mobiles. Les premières ce sont les
cérémonies où, le premier jour, le président
du jury déclare ouvert, puis le dernier jour, déclare
clos, le Festival, après avoir proclamés le
palmarès. Les secondes ne peuvent être répertoriées
car elles naissent chaque année à l’occasion
d’évènements d’actualité
: hommage à une personnalité, fête du
souvenir, réceptions d’anniversaire, cette année
l’évènement médiatique était
la sortie en salle du film- évènement Da
Vinci Code en présence d’un certain nombre
de stars internationales qui a bénéficié
d’un accueil mitigé voire très critiqué
mais principalement en raison de la vexation des journalistes
qui n’ont vu qu’une version de 38 minutes d’un
film qui dure près de trois heures, malgré la
somptueuse fête prévue le soir même de
l’ouverture du Festival.
Sources
:
Pierre Billard, Le Festival de Cannes, Gallimard,
1997
Myriam BENZAHRA
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